Alterscience – postures, dogmes et idéologies, d’Alexandre Moatti

alterscience_cover2Voici ma première critique d’essai dans Science Ballade. Comme premier livre, j’ai choisi Alterscience. Postures, dogmes et idéologies, d’Alexandre Moatti.

Qu’est-ce que l’alterscience? Une autre science, une science alternative dans l’esprit de ses adeptes. Mais c’est surtout une altération de la science, dans laquelle les partisans mettent tout en œuvre pour la déformer ou nier ses résultats au profit de l’idéologie, de leur foi ou de leur philosophie personnelle.

Qui sont les alterscientifiques? Des créationnistes mais aussi des ingénieurs contre la relativité générale, des “groupes d’études” qui s’accrochent au géocentrisme, les lyssenkistes qui considèrent la génétique comme une “science bourgeoise”, et des technofascistes et néoanarchistes qui rejettent toute science qui contredit leurs idéologies.

L’alterscience, une déformation de l’esprit scientifique

Fait intéressant : les alterscientifiques sont des scientifiques de formation, voire des professionnels. Mais ces derniers ont une vision déformée de la science. Pour eux, la science, c’est celle qu’ils ont appris en cours ou dans leur spécialité, ou bien celle qui s’accorde à leur idéologie. Ils refusent ainsi les théories et évolutions scientifiques qui sont en contradiction avec leurs croyances et s’opposent à celles-ci avec une virulence qui s’identifie à de la mauvaise foi.

Mais leur opposition à la science reste ambivalente, car ils ont toujours une fascination pour celle-ci et un désir d’être reconnus par ses institutions. Ne supportant pas le doute, ils élaborent des bricolages intellectuels d’apparence scientifique pour conforter à l’avance leurs idées plutôt que pour trouver des réponses nouvelles. Leurs théories restent donc figées une fois publiées pour le grand public, sans passer par les spécialistes. Notons que l’attitude alterscientifique n’est pas celle de pseudo-sciences comme l’astrologie, car ceux-ci ne cherchent pas à justifier leurs “savoirs” via la science.

Comme quoi, on peut avoir une formation scientifique sans pour autant en avoir acquis l’esprit.

Cas d’alterscience

Moatti distingue deux types d’alterscience : l’alterscience “soft”, où il y a quasi absence d’idéologie, et les formes d’alterscience plus dures, dont le contenu idéologique varie de l’extrême droite (technofascistes climato-sceptiques) à l’extrême gauche (néoanarchistes contre la recherche), en passant par le fondamentalisme religieux (les créationnistes, mais aussi des adeptes du géocentrisme).

L’affaire des “avions renifleurs” est un exemple d’alterscience “soft” qui m’a marqué. Les deux ingénieurs à l’origine de cette “fraude” avaient cru en toute bonne foi révolutionner la physique des particules, et ont fini par reconnaître leur erreur après que la « supercherie » avait été révélée. Dans le chapitre consacré à alterscience « religieuse »,  j’ai appris, pour mon plus grand plaisir, l’existence de « théories des origines » farfelus, à savoir la cosmologie glaciaire de Hörbiger et les Mondes en Collision de Velikovsky.

J’apprécie particulièrement l’analyse historique de l’auteur. L’alterscience a toujours existé, et certaines figures historiques s’y sont même aventurées. Citons Charles Fourier, père du socialisme, Gustave le Bon, qui a abordé la psychologie des foules, et Auguste Comte, père du positivisme. Eh oui! La réputation de ce dernier en tant que héraut de la science de son temps n’est donc qu’une légende. Même un grand nom de la physique comme Tesla n’a pas échappé à une dérive alterscientifique vers la fin de sa vie.

Des idées présentes dans des pans plus larges de la société

Certaines idées des mouvances d’alterscience les plus récentes peuvent nous sembler plus familières, quand elles sont dénuées de l’aspect alterscientifique. Ainsi, la promotion d’un progrès illimité pour l’homme par les technofascistes se retrouve dans une certaine mesure chez les transhumanistes. Par contre, ces derniers ne tombent pas forcément dans le climato-scepticisme, une tendance bien alterscientifique.

De même, des pans plus larges de la société adhèrent en partie aux critiques des mouvements néoanarchistes (sur le Progrès, l’hyperspécialisation des savoirs, les dégâts de la technoscience…). Mais ce n’est pas pour cela qu’on assimile aussi Darwin à l’eugénisme, ou que l’on souhaite la disparition des institutions de recherche.

La science et ses dérivés peuvent inquiéter la société. Les crises écologiques, économiques et sociétales contribuent à son malaise, et provoquer chez elle une crispation face à la modernité. Comme la science est un vecteur aussi bien qu’un produit de cette modernité, il n’est pas étonnant de trouver les tendances alterscientifiques dans des mouvements qui visent le changement.

Faire confiance à la science tout en gardant son esprit critique

Cela signifie-t-il qu’on doit renier la science à cause de ses dérives? N’y a-t-il de critique possible que dans l’alterscience? Bien sûr que non! Comme l’a mentionné Moatti, des personnalités scientifiques ont lancé des alertes sur les dangers de certaines technologies, sans la motivation, ni les travers des alterscientifiques.

Par exemple, Moatti catégorise les militants destructeurs de champs d’OGMs dans l’alterscience. Cependant, la question des OGMs n’est pas purement scientifique, contrairement à la relativité ou à l’évolution des espèces. On peut ainsi critiquer ou refuser des OGMs sans contredire la science en ce domaine. Mais ces derniers, ainsi que toute autre technologie nouvelle, restent des sujets encore délicats à traiter.

Si l’on veut critiquer la science et/ou ses dérivés, le mieux est de bien comprendre son sujet, et de ne pas y mêler ses convictions. À une époque où les branches de savoirs sont de plus en plus pointues, il serait improductif, en tant que non expert, de rejeter a priori le consensus scientifique dans un domaine. Pour Moatti, comme pour moi, mieux vaut faire d’abord confiance aux spécialistes, sans que cette confiance en devienne une foi à toute épreuve.

La lecture d’Alterscience. Postures, dogmes et idéologies m’a donné une meilleure vision de ces scientifiques qui se sont un jour opposés à la science. J’ai pu aussi découvrir, avec un grand intérêt, que des grandes figures de l’histoire avaient aussi des tendances alterscientifiques. Enfin, j’en ai acquis une meilleure image de la science contemporaine et de son rapport avec la société, chose que j’aimerais approfondir.

Ce livre a été lu dans le cadre du #DéfiLectureScience lancé par @joseenadia de l’Agence-Science-Presse.

 

Référence : Alexandre Moatti, Alterscience. Postures, dogmes et idéologies, éditions Odile Jacob, collection Sciences, 2013, 330 p.

Pour en savoir plus :

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5 réponses à Alterscience – postures, dogmes et idéologies, d’Alexandre Moatti

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  2. dophinel dit :

    Très chouette article, bien écrit. Par contre je ne connaissais pas du tout l’existence de ces alterscientifiques … tu n’as pas peur de leur faire de la pub en faisant un article dessus ?

    • Santifike dit :

      Non, pas du tout. La plupart des alterscientifiques décrits dans ce livre sont extrêmement marginaux. Même s’ils ont déjà un petit succès, ils ne convainquent que les convaincus, et il en serait de même pour leurs nouveaux adeptes. D’ailleurs Alexandre Moatti ne fait nullement leur promotion, que du contraire! Le public visé dans son livre est tout à fait différent. Enfin, je ne suis pas la seule à en parler dans la blogosphère. Donc, pas d’inquiétude en ce sens. 😉

  3. Bob dit :

    Trop d’amalgames dans cet article, et une vue trop essentialiste de la science. C’est un point de vue aérien, détaché, impartial, historique, instructif, que j’attends. Ni positif, ni négatif, ni accommodant.

    Si je suis plutôt favorable aux « alterscientifiques » c’est parte qu’il existe une forme de militantisme scientifique qui n’apporte strictement rien à notre compréhension du monde, et qui cause plus de dommages à ceux qui aiment la science pour elle-même qu’on le croit.

    Il existe réellement deux types de science, une science curieuse, audacieuse, créative, et une autre plus légitimiste, conformiste, toujours au service exclusif de l’industrie, et qui s’attribue les mérites de chercheurs qui n’étaient pas forcément d’accord avec sa politique.

    Mais il faut que l’histoire se fasse, l’affrontement est inévitable, bon courage.

    • Santifike dit :

      Bonjour, votre commentaire me semble un peu confus. Mais, tout d’abord, avez-vous lu le livre de Moatti ? Notez que j’y fais une critique de son livre et que je relaie surtout son opinion. Si vous ne l’avez pas lu, je suis bien navrée de voir que son message principal n’est pas passé chez vous.

      Tout d’abord, il n’y a pas deux sciences (une officielle et rigide, et une créative et audacieuse). La science est bien plus multiforme et nuancée que vous ne le croyez, et classer et les « alterscientifiques » décrits dans le livre comme des gens contre la science officielle, industrielle et conformiste est totalement faux. La science n’est pas binaire, et il n’y aura pas d’affrontement, sauf dans la tête de certaines personnes.

      Si vous avez bien lu le livre de Moatti, vous devrez avoir pris connaissance de l’existence d’ingénieurs (ou d’ingénieurs à la retraite) qui s’étaient opposés à la théorie de la relativité. Je doute qu’Albert Einstein soit plus proche de l’industrie qu’un ingénieur civil. Moatti explique que la raison de leur refus c’est qu’il n’ont pas pu aller au-delà de la physique assez basique qu’ils ont appris à l’école. Ceci est tout, sauf audacieux et créatif.

      De plus, mais ce n’est pas mentionné dans le livre, une bonne partie des climatosceptiques ont des intérêts avec l’industrie (Claude Allègre par exemple). Et, je suis bien désolée, mais le plus désintéressé pour moi à ce niveau, c’est bien le chercheur en climatologie (surtout s’il est post-doc, le gros de la force de travail dans ce domaine de recherche), et pas des gens qui essaient de prouver par tous les moyens qu’ils ont raison, avec des théories qui ne tiennent pas, au détriment de la démarche scientifique (ce que sont les alterscientifiques).

      Pour le problème des OGMs, j’ai bien mentionné que, de ma propre opinion, ce n’est pas un problème uniquement scientifique. Je vous renvoie à l’article.

      Enfin, les scientifiques et alterscientifiques sont tout aussi curieux en général. La différence est que les alterscientifiques mettent leur conviction et idéologie avant la démarche scientifique elle-même, et, du coup, ne font plus vraiment de la science. Nous avons bien sûr tous des convictions qui peuvent être un frein à notre objectivité, mais, chez les alterscientifiques de Moatti, l’idéologie est tout et la science (déformée) ne devient qu’un moyen pour soutenir cette idéologie. Voilà son message principal.